12 juin 2016

Les affres du glyphosate

En ce moment se déroule un psychodrame autour du renouvèlement de l'autorisation de mise sur le marché du glyphosate, un des herbicides les plus utilisés au monde. Le débat se concentre sur la dangerosité du glyphosate et plus précisément son éventuelle tendance à provoquer des cancers. Pour évaluer ce type d'effets, les agences d'évaluation des risques sont mandatées. Dans le cas du glyphosate, c'est l'agence allemande qui a été chargée du rapport.

Les conclusions du BfR — et donc de l’EFSA — sont que le glyphosate n’est probablement pas cancérogène. Mais le CIRC a classé au début 2015 le glyphosate comme probablement cancérogène, sa catégorie 2A. Comme la Commission Européenne doit renouveler l’autorisation de mise sur le marché du glyphosate d’ici au 30 juin pour qu’il continue à être vendu, il s’en suit une bataille autour de ce produit dans l’arène publique. Cela donne des articles où certains points de vue sont clairement avantagés par rapport à d’autres.

À titre personnel, je retrouve beaucoup d’aspects liés au dévoiement du principe de précaution dont on parlé autrefois sur ce blog. Si la décision d’autorisation du glyphosate (ou son absence) ne relèvent pas nécessairement du principe de précaution, on retrouve grosso modo les 3 éléments que sont la demande du dommage zéro, la construction de scénario apocalyptiques et la disqualification des adversaires.

Le dommage zéro

La demande de Dommage Zéro se retrouve simplement dans cette histoire : il s’agit de dire que, puisque le glyphosate est un cancérogène probable, il doit être interdit. Or, il se trouve que cet argument est insuffisant. En effet, les évaluations des agences de sécurité portent aussi sur le nombre absolu de victimes potentielles !

Il se trouve aussi que les autorisations ne dépendent pas que de la dangerosité d’un produit. Pour s’en convaincre, il suffit de faire un tour dans un hypermarché :

  1. On y trouve des couteaux, qui son indéniablement dangereux. Une centaine de meurtres par an sont commis à l’aide d’armes tranchantes (source: CépiDc, catégorie X99)
  2. On y trouve des produits d’entretien, comme l’eau de Javel, des bases (débouche évier «Destop») dont les modes d’emploi préconisent d’appeler des centres anti-poison dans diverses circonstances
  3. Pour ce qui est des aliments, on y trouve des boissons alcoolisées, qui sont cancérigènes de classe 1, c’est-à-dire de façon certaine. On estime que l’alcool est à l’origine d’environ 200 maladies et qu’il provoque quelques 49000 morts par an en France.
  4. Les salaisons (par exemple, le saucisson) sont cancérigènes de classe 1, la viande rouge de classe 2A — la même que le glyphosate —, la viande grillée est connue pour contenir divers composés cancérigènes
  5. Le sel est connu pour faciliter des maladies comme l’hypertension. Une méta-étude a montré qu'il favorise les infections de la bactérie qui provoque le cancer de l’estomac. Le sel de table sera donc peut-être lui aussi classé cancérigène un jour !
  6. Si on se limite à la toxicité pour les animaux, le chocolat est toxique pour les chiens et les chats à cause de la théobromine. La caféine a des effets similaires sur nos amis à 4 pattes.
  7. Enfin on peut remarquer que des aliments anodins comme l’eau peuvent être mortels en cas d’excès. Pour l’eau on appelle cela la noyade.

Les exemples ci dessus peuvent parfois sembler incongrus ou déplacés. Cela dit, ils montrent qu’il suffit de forcer suffisamment la dose pour rendre quelque chose nocif. Même quand un aliment est absolument nécessaire à la vie comme dans le cas de l’eau ou du sel, on arrive toujours à trouver une dose nocive. Dans la réalité, on ne peut donc pas demander qu’il y ait zéro risque ou absolument zéro dommage : c’est impossible.

Pour les agences de sécurité, il s’agit donc plutôt d’établir une balance entre les risques et les bénéfices. Bien entendu, on voit alors qu’il faut prendre en compte les usages ainsi que les alternatives. Il faut donc se demander qui concerné par les risques, dans quelles conditions et essayer de déterminer ce qui va se passer en cas d’interdiction ou de libéralisation.

De l’autre côté, demander le Dommage Zéro est pratique de par son utilisation polémique. En effet, cette demande ne peut s’appliquer qu’arbitrairement, puisque tout est potentiellement nocif. Demander et arriver à obtenir que le Dommage Zéro soit la norme est un outil qui permet de cadrer avantageusement le débat sur une interdiction d’un produit qu’on a choisi en amont.

Les scénarios apocalyptiques

Bien cadrer le débat ne suffit pas ; il faut que la conviction d’une grande dangerosité s’installe pour qu’un produit soit interdit, particulièrement s’il est déjà utilisé depuis longtemps, comme le glyphosate.

Le lien avec le cancer participe de cette stratégie, la maladie a une image aujourd’hui probablement pire que les maladies infectieuses. On peut aussi donner dans les associations rapides, par exemple, en analysant des mèches de cheveux. L'association est claire: le poison est omniprésent. Sauf que rien ne montre que puisqu’on peut détecter une substance, elle soit en quantité dangereuse. Dans la même logique, on peut commander un reportage bienveillant. Ce reportage propage des idées infondées et se trompe largement, mais peu importe : rien que grâce à sa diffusion, la «cause» a avancé et des gens sont convaincus qu’on nous empoisonne !

Si on regarde posément l’ensemble des informations disponibles, la conclusion qui se dégage est que le glyphosate n’est probablement pas un danger pressant. Tout d’abord, le CIRC se prononce sur le degré de certitude de la relation entre une cause et des cancers, sans que ce soit nécessairement lié à une quantification de l’impact. Le degré de preuve nécessaire pour entrer en catégorie 2B est par ailleurs très faible comme en témoigne cet article sur la classification des ondes radio-fréquences dont est extraite l’image ci dessous. En français clair, il n’y a qu’un seul article scientifique qui pointait vers un lien, il est infirmé par les études a posteriori et on ne connaît aucun mécanisme biologique qui permettrait d’expliquer l’apparition de cancers, mais on a quand même classé en « cancérigène possible » malgré tout. RF_EMF_decision.jpg

Même quand le lien est clairement établi, ça ne veut pas dire qu’on doit arrêter la commercialisation toutes affaires cessantes : le lien peut n’être établi qu’à partir d’une certaine dose, l’effet être faible et il peut aussi y avoir des effets bénéfiques plus généraux. C’est ce qu’on constate avec les salaisons dont on a déjà parlé plus haut : on continue d’en vendre en France et pour cause ! On estime que manger 50g de salaisons tous les jours augmente le risque de cancer du côlon de 18 % (OMS, point 13). Il faut dire que la publication du CIRC avait été accompagnée d’explications sur les sites internet (au moins anglo-saxons) et que, par ailleurs, manger des salaisons peut très bien s’intègrer dans une alimentation équilibrée et a donc des bénéfices.

Pour ce qui est du glyphosate, il faut d’abord se rappeler que les éventuelles conséquences pour le grand public n’ont jamais fait doute. L’OMS et la FAO l’ont rappelé : il n’y a aucun danger par voie alimentaire aux doses qu’on trouve sur les aliments. D’ailleurs, ce n’est pas une surprise: déjà au début des années 90, un papier signalait que 99.99 % des résidus de pesticides que nous ingérons sont fabriqués par les plantes elles-mêmes et que la moitié de ces substances avaient déjà montré un effet cancérogène chez les rongeurs, pour d’autres on avait montré qu’ils étaient mutagènes ou endommageaient l’ADN. Le problème du glyphosate n’a jamais concerné que les utilisateurs professionnels (c’est à dire essentiellement les agriculteurs).

Et pour utilisateurs professionnels, on constate que :

  1. il y a désaccord entre le CIRC et les agences de sûreté ce qui amène à penser que le caractère probant des éléments à charge n’est pas évident en partie à cause du point suivant
  2. les conséquences de santé publique, en termes absolus, seraient de toute façon faibles ; ce à quoi on pouvait s’attendre s’il faut 40 ans pour s’apercevoir que l’herbicide le plus utilisé au monde a un caractère dangereux pour les utilisateurs

La disqualification des contradicteurs

Comme le scénario apocalyptique rencontre des contradicteurs, on peut envisager de les disqualifier. C’est clairement transparent dans l’article de S. Foucart exposant la controverse : il est clairement fait allusion à de possibles conflits d’intérêts, façon contemporaine et permettant d’éviter les prétoires de dire que certaines personnes sont corrompues. De la même façon, le reportage de Cash Investigation montre l’industrie en plein lobbying, alors que les opposants aux pesticides se présentent comme ignorés du pouvoir. De fait, il s’agit de propager l’idée que ceux qui défendent les pesticides le font pour protéger leur bifteck, pour des raisons inavouables, ou parce que ce sont des idiots utiles.

De façon plus générale, on se doit de constater que le manque de relais dans la presse de l’EFSA contraint ses dirigeants à réagir, parfois dans des forums clairement hostiles, plutôt qu’à exposer ses conclusions directement. De fait, on voit beaucoup l’EFSA se faire taper dessus, nettement moins l’EFSA tenter d’expliquer dans la presse pourquoi et comment elle est arrivée à ses propres conclusions.

Dans le débat public, il me paraît clair que sur cette question du moins, l’organisme qui devait apporter l’avis scientifique et technique le plus complet a été totalement marginalisé, par manque de compétence médiatique et aussi suite au travail de sape sur plusieurs années des opposants.

Quelques conclusions

Comme les agences de sécurité et leurs employés ne sont pas du tout préparés à se défendre sur un terrain politique et qu’il n’y a en fait pas de force politique véritablement organisée pour soutenir leurs conclusions, le «débat» est à sens unique et un point de vue est avantagé dans les médias, sans forcément qu’il soit le plus proche de la vérité.

u fond, tout ceci n’est guère étonnant : comme avec les OGMs, on se trouve ici face à un conflit entre un avis scientifique et un but politique avoué — la fin des pesticides (enfin, pas tous : la bouillie bordelaise n’est jamais visée par ces associations). Plus généralement, il s’agit en fait de s’opposer à l’agriculture industrielle, un des fondements de l’idéologie écologiste, alors que l’agriculture industrielle est ce qui permet de nourrir des milliards d’hommes. La tactique est bien rôdée : celle d’arriver à imposer petit à petit des revendications incroyables par un grignotage progressif. Avec l’interdiction du glyphosate, ils se rapprocheraient d’un de leurs buts affirmés : que l’agriculture soit entièrement « bio », quelque puissent en être les conséquences.

2 août 2013

MON810, le retour de la vengeance

Comme prévu, l'arrêté pris pendant la campagne électorale de 2012 pour interdire le MON810 a été annulé par le Conseil d'État. Avant même que la nouvelle ait été annoncée, le ministre de l'agriculture, Stéphane Le Foll déclarait: le Conseil d'État n'est pas le décideur, ce n'est pas lui qui dit si on peut ou pas interdire les OGM, il ne s'appuie que sur la base juridique pour dire si elle est valide ou pas. Cette phrase est d'une magnifique casuistique, puisque le Conseil d'État, s'il ne publie aucun texte règlementaire, a bien le pouvoir de décider si une interdiction est valide ou pas. Elle a aussi le mérite d'indiquer la suite des évènements, une nouvelle interdiction est déjà annoncée. On ne peut que remarquer que c'est la deuxième fois que l'État est condamné pour les mêmes raisons et que le gouvernement entend poursuivre la politique qui consiste à s'assoir sur les décisions de justice. Le gouvernement perpètre ainsi et de façon répétée un abus de pouvoir caractérisé.

Le principe de la tactique est connu: espérer que les partisans se fatiguent avant les opposants et finissent par ne plus aller faire respecter leurs droits devant les tribunaux. C'est en bonne voie: des associations d'agriculteurs se disent prêtes à ne plus intenter de recours si un simple débat a lieu sur la possibilité de cultiver d'autres OGMs à venir. Autrement dit, il s'agit de lâcher la proie pour l'ombre. Tout d'abord, il est difficile d'imaginer qu'un autre OGM puisse réussir là où le MON810 n'a pas pu triompher de l'opposition, alors que sa principale utilité était d'éviter, en faisant produire la toxine par la plante, d'avoir à utiliser des produits insecticides potentiellement dangereux en leur substituant une toxine utilisée en agriculture biologique et d'avoir à passer vaporiser ces produits. En effet, le maïs MON810 permet d'arriver au Graal écologiste de ne pas utiliser de produit chimique tout en facilitant la vie de l'agriculteur. On se demande ce qu'on peut espérer de plus. Dans un même ordre d'idées, Greenpeace lutte avec acharnement contre le riz doré, un riz dont les grains contiennent du carotène grâce à l'insertion de gènes de maïs et ne présentant donc strictement aucun danger. Mais même dans l'hypothèse — hautement improbable donc — où les agriculteurs sortiraient vainqueurs de ce débat, ils ne pourraient cultiver ces hypothétiques plantes sans autorisation délivrée par la Commission Européenne. Elle a fait preuve jusqu'à présent d'un empressement tout relatif, puisque seuls 3 OGMs ont jamais été autorisés à la culture. Ce débat sera donc un marché de dupes.

Les écologistes ne font même plus mystère de l'illégalité de l'interdiction. José Bové déclare immédiatement au Figaro que ce qui motive la décision du Conseil d'État, ce sont les règles européennes, qui sont claires. Seuls des arguments scientifiques peuvent interdire l'exploitation d'un OGM. Et de se dire prêt à la violence sous couvert de désobéissance civique. Christian Bataille, membre de l'OPECST, a beau tonner contre les Torquemada et enfin dire les choses comme elles sont, cette politique continuera aussi longtemps que l'opposition aux OGMs restera vivace et peut-être au delà. Les opposants ont réussi — fait sans précédent! — à tuer la recherche publique en France sur le sujet et à bloquer toute autorisation d'OGMs, au point de désespérer le principal promoteur commercial, Monsanto.

Les péripéties et les déclarations du gouvernement montrent aussi qu'en France, on ne peut profiter des libertés individuelles que si elles ne déplaisent pas à la majorité accompagnée d'opposants particulièrement bruyants, ce qui en est la négation même, les libertés individuelles étant surtout utiles quand le grand nombre conteste vos droits. Et c'est sans doute là, le plus grave.

15 mai 2013

Téléphone GM

Lundi dernier, La Cour Suprême des États-Unis a rendu sa décision sur le cas d'un fermier américain qui avait semé du soja GM sans payer de subsides à Monsanto. Elle a condamné à l'unanimité le fermier. C'est l'occasion de s'apercevoir que la presse français souffre parfois d'une mauvaise compréhension de l'anglais.

À la lecture du jugement, on comprend que le fermier en question semait du soja génétiquement modifié tous les ans. Pour la première récolte de l'année, il achetait des semences via le circuit traditionnel. De ce fait, il signait un contrat qui l'obligeait à vendre l'ensemble de sa production et à ne pas garder de graines pour semer ultérieurement. Cette manœuvre est possible avec le soja, car contrairement à d'autres plantes comme le maïs, mais de façon semblable à d'autre comme le colza, les rendements se maintiennent de génération en génération. Pour la deuxième récolte, il jugeait le prix des semences de Monsanto excessif. Il s'est alors tourné vers un silo pour lui acheter des graines de soja, originellement prévues pour être mangées, et les semer. Ce silo était rempli de la récolte des fermiers de la région. La Cour remarque alors (p3):

And because most of those farmers also used Roundup Ready seed, Bowman could anticipate that many of the purchased soybeans would contain Monsanto’s patented technology. When he applied a glyphosate-based herbicide to his fields, he confirmed that this was so; a significant proportion of the new plants survived the treatment, and produced in their turn a new crop of soybeans with the Roundup Ready trait.

Autrement dit, le fermier ne pouvait ignorer qu'il y aurait une bonne partie des semences qui auraient le trait de résistance au glyphosate, l'herbicide honni de Monsanto. Le fermier en était suffisamment sûr pour en asperger ses plants. Cela lui permettait aussi de sélectionner les plants contenant bien ce trait et d'éliminer les autres. De cette récolte, il gardait une partie pour semer à la même époque l'année suivante, en complétant son stock avec de nouvelles graines issues de silos.

Pour sa défense, le fermier affirmait qu'il avait le droit de semer des graines achetées à un silo, car ces graines n'étaient plus sous l'empire du monopole procuré par le brevet à Monsanto. C'est cette doctrine de l’extinction qui nous permet de revendre des produits brevetés sous la forme de biens d'occasions. Cependant, la Cour lui rétorque que cette doctrine ne lui permet pas de produire des copies supplémentaires (p5). Le fermier argue en réponse que les graines germent d'elles-mêmes et donc qu'il ne peut être tenu pour responsable du cours naturel des choses. Ce à quoi la Cour lui rétorque que cultiver du soja n'est pas seulement laisser faire la nature et impliquait du travail de sa part (p9).

Bowman was not a passive observer of his soybeans’ multiplication; or put another way, the seeds he purchased (miraculous though they might be in other respects) did not spontaneously create eight successive soybean crops. As we have explained, supra at 2–3, Bowman devised and executed a novel way to harvest crops from Roundup Ready seeds without paying the usual premium. He purchased beans from a grain elevator anticipating that many would be Roundup Ready; applied a glyphosate-based herbicide in a way that culled any plants without the patented trait; and saved beans from the rest for the next season.

En clair, le fermier a sciemment exécuté une stratégie lui permettant de ne pas payer de subside à Monsanto, alors qu'il connaissait le brevet et la protection qu'il apportait — puisqu'il achetait aussi tous les ans des semences par le canal légal.

La nouvelle est arrivée jusque dans notre beau pays. L'AFP a, comme il se doit, écrit une dépêche sur le sujet. On peut y lire le paragraphe suivant:

Le cultivateur affirmait avoir toujours respecté son contrat avec Monsanto, en achetant de nouvelles semences OGM chaque année pour sa culture primaire. Mais à partir de 1999, pour faire des économies, il avait acheté d'autres semences auprès d'un producteur local et les avait plantées pour une moisson distincte. S'apercevant que ces semences avaient développé une résistance à l'herbicide par contamination avec le champ de graines transgéniques, il avait alors répété l'opération de 2000 à 2007.

On peut donc y lire 2 choses qui sont présentées comme des faits mais qui sont en fait fausses. Tout d'abord, le fermier n'a pas acheté les semences pour sa deuxième récolte auprès d'un producteur local mais auprès d'un silo à grain qui en vendait pour qu'elles soient mangées ou transformées et non pour être plantées. Ensuite, nulle contamination à l'horizon: selon la Cour, le fermier savait que le silo contenait principalement des graines de soja GM puisqu'une bonne part des fermiers locaux — y compris lui-même — en cultivait pour leur première récolte. Enfin, même si ce n'est pas faux, dire que le fermier s'aperçoit que les plants sont résistants au Round Up est une façon particulière de faire savoir qu'il a sciemment déversé cet herbicide sur ses cultures alors que toute plante non génétiquement modifiée en meurt. On peut aussi remarquer que les 2 assertions fausses sont complètement inventées, nulle part dans le jugement de la Cour Suprême, y compris lorsqu'il reprend la position du fermier, on n'en trouve trace. Évidemment, cette partie de la dépêche a été reprise telle qu'elle par un suspect habituel.

On peut évidemment lire dans une presse plus sérieuse un compte rendu nettement plus fidèle du jugement et des faits. Cependant, on peut voir une fois de plus pourquoi la presse souffre d'un certain désamour. Les sources primaires d'information sont maintenant accessibles directement à tout un chacun, ce qui fait que les gens peuvent s'apercevoir qu'il y a des différences entre les faits et ce qui est écrit dans la presse, non seulement sur les sujets dont ils sont spécialistes mais aussi sur les sujets qui les intéressent. Dans le cas présent, on peut s'apercevoir que des dépêches sont romancées alors qu'elles sont censées rapporter des faits. La confiance du lecteur pour ce qui est raconté sur d'autres sujets s'en trouve forcément diminuée.

15 février 2013

Cheval de retour

Ayant abordé l'envoi d'une proposition de loi au congélateur, il était certain que le sujet suivant en sortisse sortît, celui des fameuses lasagnes au cheval. Il faut bien dire que ces plats surgelés, pas spécialement destinés à une clientèle de gourmets, mais plutôt à tous ceux qui cherchent un plat roboratif à bon marché et compatible avec cette invention remarquable qu'est le four micro-onde, sont très tentants pour ceux qui voudraient se livrer à une fraude en remplaçant un aliment garanti, le bœuf, par un autre, en l'occurrence le cheval. Personne, en effet, ne pourra jamais détecter la fraude en goûtant le plat, élaboré spécialement pour qu'on n'y puisse reconnaître le goût des ingrédients.

Comme d'habitude, la révélation de la fraude a permis de se livrer à ce grand sport social qu'est la désignation de coupables, dont la plupart sont innocentés au fur et à mesure que l'enquête se déroule. Le premier coupable trouvé fut bien sûr le trader, héritier lointain de l'accapareur. Toute production industrielle a besoin d'approvisionnements et, pour ce genre de production, on se figure bien que le prix est prépondérant dans le choix du fournisseur. C'est pourquoi la présence d'un intermédiaire chargé de trouver la matière première au meilleur prix est quasiment obligatoire. Cependant, l'histoire récente n'a point amélioré l'image de cette profession, les officiants ne sont guère dépassés dans l'opprobre publique que par les sociétés qui les emploient. Il faut dire aussi que les sociétés impliquées dans ce drame moderne sont établies dans des paradis fiscaux, c'est-à-dire ailleurs qu'en France, et qu'une d'entre elles a eu l'idée de se nommer Draap, le nom de la pauvre bête écrit à l'envers dans l'idiome local. Les louables efforts de la profession pour améliorer son image, en établissant un subtil distinguo entre négociant et commissionnaire, dont à la lecture de l'article on comprend que l'un est l'aboutissement de l'autre, échouent à cause d'un manque criant de sophistication, le personnel usant d'un langage aussi fleuri que rustique. Les traders sont pour l'instant sauvés par l'avancée de l'enquête qui accuse formellement le grossiste français.

Un autre coupable, plus indirect mais non moins vicieux, a été dénoncé par le pourfendeur national de la malbouffe, José Bové. Une loi aurait été votée en Roumanie interdisant la circulation des véhicules hippomobiles, mettant les chevaux roumains dans la charrette pour l'abattoir et provoquant un afflux de viande de cheval à écouler. Devant l'idiotie et la tyrannie d'une telle loi, il n'a pas fallu longtemps avant que le suspect habituel en la matière ne soit accusé à son tour. Ainsi donc, le Moloch bruxellois, fidèle à sa réputation, aurait envoyé pour le plaisir des chevaux à l'abattoir pour faire de la place aux voitures. Bien entendu, point de loi européenne ni même roumaine, la responsabilité du déclin des chevaux de trait en Roumanie ― très relatif à l'heure actuelle ― s'explique sans doute plus par une élévation du niveau de vie ou une baisse relative du prix des automobiles. On peut aussi s'étonner d'une loi dont José Bové clame qu'elle est appliquée depuis 2009 ou 2010 mais dont on trouve trace dès 2008 dans la presse anglaise: 5 ans de conservation au congélateur, c'est tout de même long. Par contre, il est évident que le nombre de chevaux de trait en Roumanie en fait un grand producteur de viande de cheval, ceux-ci finissant leur vie à l'abattoir lorsqu'ils ne sont plus capables de remplir leur office. Cependant, la situation en Roumanie n'explique pas tout: ce qui a déclenché l'affaire c'est sans doute la crise. Le Financial Times nous informe ainsi qu'il y a eu, en 2012, 10 fois plus de chevaux envoyés à l'abattoir en Irlande qu'en 2008: un cheval, de course cette fois, est en effet un bien de prestige qui coûte en entretien. L'appauvrissement réel provoqué par la crise dans les pays les plus touchés, dont l'Irlande, force les propriétaires à se séparer de ces biens et les fournisseurs de ces biens à fermer. Le détonateur de la crise nous est aussi révélé: devant l'afflux de chevaux à l'abattoir et, sans doute, le manque de débouchés officiellement visibles, les autorités sanitaires irlandaises se sont mises à effectuer des tests ADN. Ce qui a débouché sur la découverte que des steaks hachés contenaient presque 30% de viande de cheval. En fait, il semble que ce soit cet afflux de viande de cheval en Europe de l'Ouest qui ait fait chuter les cours et s'accumuler des stocks, créant la tentation de frauder. L'accusation envers les autorités roumaines voire européennes apparaît alors pour ce qu'elle est, la désignation d'un coupable étranger, contre lequel il s'agit de prendre des mesures d'autant plus vigoureuses qu'il s'était cru à l'abri du fait de la distance, et fort utile puisqu'il sauvegarde notre amour-propre.

On sent aussi chez José Bové une réprobation envers les procédés industriels qui ont permis d'inclure de la viande de cheval dans les lasagnes en toute discrétion. C'est ainsi qu'on a appris l'existence du minerai de viande, matière première de nombreux plats surgelés à base de viande hachée. Cette répugnance peut surprendre dans un pays où les jus de raisins pourris puis fermentés, les fromages moisis ou les estomacs de vache sont portés au pinacle comme des mets destinés à de fins gourmets et une tradition à conserver, mais cette répugnance est largement déterminée par des facteurs culturels. Il est plus étonnant que ce soit au sein de la famille politique de l'opposition au gaspillage alimentaire au nom de la faim dans le monde et du réchauffement climatique qu'on sente le plus d'opposition à la malbouffe. Or, comme le montre la description du minerai de viande, c'était quelque chose qui était brûlé de façon improductive, il y a 40 ans. De plus, une recette certifiée 100% italienne montre bien quelle était l'origine des lasagnes: un plat de restes permettant de recycler la viande laissée de côté et provenant de différents animaux. Les industriels ont donc valorisé des déchets comme le demandait si bien Éva Joly: Une politique écologiste des déchets vise évidemment une réduction du volume global de déchets par une action renforcée en amont, dès la conception des produits. Il faut aussi remarquer que l'usage de la viande de bœuf est très mauvais pour le climat: si on en croit les documents du bilan carbone, la viande bovine provoque en moyenne l'émission de 27kg d'équivalent CO₂ par kg de viande commercialisée (p37 du doc sur l'agriculture). C'est dû pour une bonne part aux émissions de méthane: la digestion des ruminants provoque l'émission de 30Mt d'équivalent CO₂ chaque année en France, soit 6% de nos émissions! On conçoit donc bien qu'il est intéressant de ce point de vue de consommer le maximum du bœuf pour préserver la planète, y compris les chutes de viande. De plus, en fraudant en remplaçant du bœuf par du cheval, le grossiste français a provoqué une moindre émission de gaz à effet de serre: toujours selon les documents du bilan carbone (p31), un cheval de trait émet deux fois moins de gaz à effet de serre qu'un bœuf! On voit donc bien que les procédés industriels et la filouterie du grossiste ont des conséquences écologiques positives, même si elles n'ont pas lieu en suivant les préceptes prônés.

Cette histoire de lasagnes au cheval permet une fois de plus de s'apercevoir que les suspects les plus rapidement désignés — d'ailleurs ce sont souvent les même à chaque fois — ne sont pas les plus coupables. On constate aussi que le métier de politique est fort compliqué, non point tant à cause des conséquences inattendues des décisions prises, mais surtout à cause de ces satanés sujets, qui s'obstinent à ne pas vouloir des solutions toutes prêtes qui leur sont offertes et s'acharnent à répondre aux problèmes posés à leur façon, ainsi que des inévitables lubies idéologiques qui empêchent d'accepter la déviance des sujets. On avait déjà bien vu cela, il y a un an et demi, lors d'une sombre histoire de concombres andalous et de pousses de soja, où devant l'impeccabilité des industriels et l'origine impensable du scandale, on n'avait pas tiré les conclusions qui s'imposaient. On le voit bien de nouveau ici: voilà un grossiste qui rend leur sens originel à des plats et des traditions ancestraux, participe du mieux qu'il est possible à une filière efficace de recyclage, permet d'éviter des émissions de gaz à effet de serre! Quel politique peut s'opposer à cela? Et pourtant!

21 septembre 2012

NK603, l'information écologiquement modifiée

Ce mercredi, le Nouvel Observateur nous a gratifié d'un dossier sur les OGMs selon lesquels ce seraient des poisons, basé sur la publication d'un papier de G.E. Séralini, scientifique favori du CRIIGEN et déjà connu pour ses papiers prétendant démontrer la nocivité de divers OGMs et celle du Round Up. Il n'aura sans doute pas échappé aux lecteurs habituels de ce blog que je trouve que l'argumentation déployée par les opposants aux OGMs particulièrement insuffisante. Cette étude, comme on va le voir, ne change pas ma façon de penser, mais elle est aussi révélatrice des tactiques des écologistes dans ce domaine ainsi que d'insuffisances graves de la part d'une partie de la presse, en l'occurrence ici de la part du Nouvel Observateur.

Le papier de Séralini

Séralini était déjà connu pour quelques aventures, car il a déjà essayé de prouver que le MON810 était nocif en bidouillant les données de l'étude Monsanto et essayé de montrer qu'un produit homopathique annulait les effets néfastes du glyphosate, le principe actif du Round Up. Il s'est donc bâti une solide réputation d'absence de sérieux qui lui vaut quelques déboires quand il se risque hors de nos frontières.

On peut trouver le papier de Séralini sur les sites des organismes qui sponsorisé son étude, ce qui n'est pas si courant et est à mettre à leur actif. Il prétend démontrer la toxicité du maïs NK603, autorisé depuis 12 ans aux USA, ainsi que celle du Round Up. La disponibilité du papier en ligne a permis d'avoir nombre de critiques au sujet de cet article, parmi laquelle celle de Marcel Kuntz. On peut faire la liste des griefs principaux:

  1. Pas assez de rats dans chaque groupe: le groupe de contrôle ne compte que 10 mâles et 10 femelles, ce qui le rend très sensible au bruit de fond statistique
  2. Le traitement statistique est mystérieux.
  3. L'étude n'est pas menée en aveugle, tous les expérimentateurs savent à quel groupe les rats appartiennent, ce qui rend l'étude sujette à divers biais.
  4. Les rats utilisés sont susceptibles de développer des tumeurs: les taux de prévalence donnés par les études s'étagent en gros de 50 à 80% pour des rats vivant jusqu'à 2 ans! On voit aussi qu'il y a des lignées qui sont nettement moins sujettes à ce problème et où il est donc plus facile de distinguer un effet conduisant à l'augmentation d’apparition des tumeurs.

Pour bien montrer que ces critiques ne sont pas là que pour la forme, on peut regarder la figure 1 du papier. seralini_fig_1.jpg Les traits continus sont les groupes avec les produits à tester, l'épaisseur croissant avec la dose administrée. On distingue le comportement pour les mâles et les femelles. Successivement de haut en bas, nourriture avec le maïs OGM seul, maïs OGM saupoudré de Round Up, eau mélangée au Round Up. Les traits pointillés représente le groupe de contrôle: c'est donc la même courbe qui se succède de haut en bas. On constate que pour la consommation d'OGM seul et pour les rats mâles (graphe en haut à gauche), il vaut mieux consommer le plus possible d'OGM: c'est le cas où les rats vivent le plus vieux! Quel dommage que Séralini n'en fasse pas ses conclusions! On constate aussi que les évolutions ne sont pas vraiment celles attendues quand on connaît la conclusion qui en est tirée: il n'y a pas de croissance de la toxicité quand la dose augmente ou quand on ajoute un produit a priori toxique. C'est ainsi que consommer de la nourriture avec juste un peu d'OGM apparaît dangereux pour les mâles et que l'ajout de Round Up dans les OGMs est bénéfique aux femelles. Par rapport aux autres études regardant la prévalence chez les rats vieux des tumeurs, on voit qu'en fait c'est le contrôle qui est exceptionnel, et non les groupes avec lesquels on veut tester les produits. On se trouve donc en face d'une étude qui nous montre qu'avec des échantillons de petite taille, on a énormément de bruit. On peut même lui faire dire l'inverse des conclusions des auteurs puisque certains résultats favorisent en fait l'OGM.

À ce stade, on ne voit donc que quelqu'un qui s'est fait à juste titre rembarrer sur ses méthodes tant statistique qu'expérimentale se faire de nouveau rembarrer à juste titre pour les mêmes raisons. C'est certes un militant anti-OGM, financé par des associations sur la même ligne que lui, mais cela ne fait qu'obliger à regarder avec un œil critique ses publications: être engagé ne veut pas dire en soi qu'il ait forcément tort. Simplement, Séralini n'aura certainement pas amélioré sa réputation auprès de ses pairs grâce au contenu de son papier.

L'exploitation dudit papier

Par contre, l'utilisation de ladite publication est nettement plus contestable. Le principal article du Nouvel Observateur est sensationnaliste. On nous dit que la publication pulvérise une vérité officielle, dans un pays où le seul OGM qui y ait jamais été autorisé est interdit, parce que le gouvernement le soupçonne de nuire à l'environnement. Par contre, il est vrai que toutes les instances d'évaluation des risques existant de par le monde jugent les OGMs actuellement sur le marché comme sûrs, suite à un grand nombre d'études et maintenant un certain nombre d'années d'utilisation. On nous décrit ensuite le mode opératoire de l'équipe de Séralini: on apprend qu'ils ont crypté leurs emails comme au Pentagone, qu'ils se sont interdit toute discussion téléphonique, qu'ils ont trouvé l'achat de semences OGMs très difficile et enfin qu'ils se sont procuré 200 rats. Il faut dire que l'équipe de Séralini craignaient un coup fourré de Monsanto, qui ne doit se doute en aucune façon que des opposants cherchent depuis des années à monter des études visant à discréditer ses productions.

L'article nous informe aussi que Séralini publie prochainement un livre sur le même sujet, de même que Corinne Lepage, présidente d'honneur du CRIIGEN, sponsor de cette étude. On nous informe aussi qu'un film portant le même titre que le livre de Séralini et portant sur le même sujet va bientôt être diffusé sur une chaîne publique. On croirait presque que l'étude sert de caution à une tournée promotionnelle comme l'industrie du divertissement nous a habitués à en voir et très similaires à leurs sœurs jumelles destinées à faire vendre des livres ou des documentaires vantant une certaine opinion, le plus souvent en criant au scandale. Heureusement, Séralini a pris soin de nous rassurer dans sa publication: il ne déclare aucun conflit d'intérêt, ce qui est bien le moins pour quelqu'un qui agit pour le compte d'une association militante qui ne cesse de dénoncer ceux qui mineraient les études concurrentes. Le Nouvel Observateur, non plus, ne sert aucunement de support à une quelconque tournée promotionnelle, et c'est dans un but purement informatif qu'il a interrogé Mme Lepage Corinne qui nous affirme que tout est organisé pour qu'il n'y ait pas de recherches.

L'article est aussi titré comme étant exclusif. En lisant ce qui se dit ailleurs, on s'aperçoit que Séralini et le Nouvel Observateur ont signé un accord de confidentialité. Cet accord empêchait de s'enquérir de l'avis d'autres personnes spécialistes des OGMs et de recueillir leur opinion de façon à recouper les informations. Ceci est aussi particulièrement indiqué pour une publication scientifique. En effet, qu'une étude donne lieu à publication ne veut pas dire que ses conclusions sont certaines. C'est plutôt le point de départ de la critique et de la possibilité d'essayer de répliquer les résultats. Et vue la vitesse où les critiques sont apparues, il eut sans doute été préférable de recueillir des avis d'autres scientifiques, non militants cette fois-ci. À moins bien sûr que les journalistes ne soient victimes du biais de confirmation: en fait, ils étaient déjà acquis aux idées qu'on leur a exposées, il leur paraît impossible que ce soit l'inverse qui soit vrai. Mais force est de constater que si le Nouvel Observateur avait fait de même dans l'autre sens, on aurait traité ça de manipulation et dénoncé le manque criant de déontologie journalistique. C'est le cas ici: on voit bien que le Nouvel Observateur sert de faire-valoir à des personnes qui ont aussi un net intérêt commercial à ce qu'on sache ce qu'ils font, il ne recoupe pas ses informations.

Ce n'est pas la première fois que ça se produit dans la presse française. Il y a quelques mois sur ce blog, je critiquais un article du Monde qui recopiait servilement le tract d'une association anti-OGM à propos du coton Bt en Inde, déformation des propos des défenseurs de la technique inclus, alors qu'un mois plus tôt un journal indien, traitant le même sujet, mentionnait le point de vue inverse. Mais le manquement du Nouvel Observateur est encore plus flagrant et cette fois-ci on a un aperçu d'une bonne partie des techniques des militants écologistes pour faire prévaloir leur point de vue.

Les militants écologistes dominent de la tête et des épaules leurs opposants sur la maîtrise de la chaîne de production médiatique. Ce n'est pas un fait nouveau, il suffit de regarder ce qui se passe depuis de nombreuses années sur le nucléaire. On trouve ainsi des traces de ceci dans un article sur les évènements ayant entouré l'usine de La Hague (p175sq). Les militants y sont décrits utilisant divers artifices, comme le fait d'envoyer leur contribution au dernier moment, empêchant toute modification de celle-ci et toute recherche de contradiction. L'accord de confidentialité trouve toute sa place dans ce cadre: les médias importuns qui veulent un avis extérieurs sont exclus, ils n'auront pas le scoop et ils ne pourront publier une réfutation. Celle-ci ne peut venir que plus tard, alors que la machine médiatique est lancée et inarrêtable ou bien que l'agitation est retombée.

Les militants écologistes se posent aussi de façon permanente en David devant affronter Goliath, même lorsqu'ils dominent largement le champ de la polémique. Dans le cas des OGMs, le cas est clair: en France, la cultures des OGMs est interdite, tout essai est devenu impossible — alors même qu'il y avait des essais de plantes transgéniques en France à la fin des années 80. On trouve cet angle dans l'interview de Jouanno: elle nous dit que Monsanto s'est montré menaçant dans son bureau à propos de l'invocation de la clause de sauvegarde sur le MON810, mais elle se garde bien de dire que Monsanto a gagné au Conseil d'État sur ce sujet. Ils ne cessent aussi de dénoncer les conflits d'intérêts de leurs opposants afin de les décrédibiliser, rien que d'aller à des conférences où des industriels sont présents suffit pour devenir irrecevable. Par contre, comme on l'a vu dans le cas d'espèce, cela ne les dérange pas de se trouver aussi dans des situations de conflits d'intérêts flagrantes. Bien sûr, ils argueront sans nul doute que la publication est dévoilée par hasard juste avant la sortie de divers livres et autres reportages, uniquement là pour propager leur message. Mais le fait est qu'ils ont un intérêt financier, autre que leur salaire, à faire publier leur papier dans une revue scientifique. Cela ne les gêne pas non plus d'être financés par des multinationales.

Les militants écologistes cherchent aussi à pirater le processus d'évaluation par les experts ainsi que les canaux scientifiques. J'en ai déjà parlé en regardant l'utilisation qui était faite du principe de précaution en relation avec les OGMs. Arriver à publier de nouveau une étude, peu importe sa qualité, leur permet de faire parler de leur cause. Comme les journalistes à qui ils s'adressent sont probablement ignorants du consensus scientifique, ils peuvent recevoir un bon accueil. Peu importe le nombre d'études publiées: il n'y en a jamais assez, tout est toujours organisé pour empêcher leurs convictions d'émerger comme le consensus scientifique. Or, en l'occurrence, de très nombreuses études ont été réalisées et le consensus scientifique est que les modifications génétiques ne constituent pas en elles-mêmes une technique dangereuse: c'est par exemple la conclusion qui figure dans ce rapport européen résumant les études menées grâce à l'UE. Le fait que le consensus scientifique dans le domaine soit aussi peu souvent exposé montre le succès de leurs tactiques: on n'en parle guère, à titre d'exemple, le rapport européen est passé totalement inaperçu dans la presse.

De fait, le plus énorme scandale des OGMs est que des journalistes gobent tout ce que leur disent les écologistes dans ce domaine. On ne peut que constater que le Nouvel Observateur est soit complice, soit se laisse manipuler par une association écologiste, alors même qu'elle ne fait qu'utiliser des tactiques qu'on peut observer depuis de très nombreuses années. Ils se sont eux-mêmes interdit de recouper les informations et de rechercher quel était le consensus scientifique sur la question. Que les auteurs de l'étude et des membres éminents de l'association qui la sponsorise soient aussi dans une démarche mercantile ne leur pose aucun problème, ils leur font même de la publicité. Il faut aussi noter que le Nouvel Observateur s'est distingué en relayant une entreprise de désinformation menée par des anti-nucléaires. Une fois de plus, je constate qu'on ne peut pas faire confiance à la presse dans certains domaines, dans des matières techniques ou scientifiques, un article de presse est à prendre avec les plus grandes précautions. On trouve aussi souvent de nombreuses interrogations de la part de la presse sur son avenir. Fournir aux lecteurs l'occasion de s'apercevoir que, dans ces matières, la qualité de l'information fournie est mauvaise, c'est aussi l'occasion pour eux de s'interroger sur la qualité de l'information fournie, tout court.

edit du 22/9: corrigé un oubli de mots dans le paragraphe sous le graphique extrait du papier edit du 19/10: correction d'erreurs variés mais criantes d'orthographe, de syntaxe, etc.

29 avril 2012

Les promesses tenues du Monde sur les OGMs

Le Monde a publié jeudi dernier un article sur les affres supposés du coton Bt en Inde, intitulé Les promesses non tenues du coton OGM en Inde. Comme le titre le laisse penser, le fond de l'article est essentiellement négatif envers le coton Bt, en ce qu'il est un OGM.

Les mauvais rendements

On nous dit d'abord que la hausse des rendements est moins élevée que prévue. Évidemment, on ne nous dit pas quelle était la prévision, mais on nous entretient d'une baisse des rendements cette année dans l'état d'Andhra Pradesh. L'article mentionne quand même que depuis l'introduction, en 2002, du coton génétiquement modifié en Inde, les récoltes ont doublé, chose qui n'a sans doute jamais été mentionnée dans un article du Monde auparavant.

Et effectivement, on peut constater grâce aux statistiques rassemblées par l'état indien que les rendements ont fortement augmenté depuis le début des années 2000, et que cette hausse s'est produite brutalement à partir de 2003. On constate que les rendements ont augmenté de 60 à 80% par rapport à ce qui existait jusqu'alors. Rendement des cultures de coton en Inde

On constate aussi que la saison 2011-2012 est celle qui a les plus mauvais résultats depuis la saison 2005-2006, avec à peine 60% de rendement en plus par rapport à 2003. Il est vrai aussi qu'il est impossible d'attribuer toute la hausse des rendements au trait OGM Bt: si on regarde la progression du coton Bt en Inde, telle que donnée (p4) par l'association industrielle idoine, on s'aperçoit que l'explosion des rendements démarre avant que le coton Bt ait une présence significative. Autrement dit, le trait Bt n'est pas le seul contributeur à l'augmentation des rendements. Par contre, le trait Bt a un autre intérêt: on a besoin de moins d'insecticides puisqu'une partie des insectes ravageurs — en l'occurrence certaines chenilles — sont combattus par le biais de la modification génétique. Le document de l'ISAAA nous dit que la consommation d'insecticides contre ces ravageurs a baissé de 59% en valeur entre 1998 et 2009 (p9). On voit là qu'il y a un choix économique fait par les agriculteurs: l'intérêt de la semence Bt ne dépend pas seulement d'un surcroît de rendement, mais aussi d'une économie de pesticides et de temps passé à les épandre.

La rédaction de l'article du Monde est aussi clairement malhonnête: elle prend un seul état indien en exemple pour étendre la conclusion au pays entier. Comme on peut le constater sur le graphique des rendements, la chute n'a certainement pas été de cette ampleur dans d'autres états. Par ailleurs, il laisse lourdement entendre que les explications de Bayer sont fausses, alors qu'elles sont corroborées par d'autres spécialistes, par exemple, du Département de l'Agriculture US (p2). Pour le journaliste, la pluviométrie ne joue sans doute aucun rôle dans le rendement des production agricoles. Ce document contredit aussi l'affirmation selon laquelle la hausse des rendements serait due aux progrès de l'irrigation, puisqu'il dit que 75% du coton en Inde n'est pas irrigué.

La menace des «bactéries»

Le journaliste nous apprend ensuite que des bactéries menacent la production dans le nord de l'Inde. Le spécialiste intervenant ensuite nous informe qu'il s'agit en fait d'un virus, celui de la frisolée. On nous dit que le coton transgénique y serait plus sensible. En fait, il semble que la réalité soit quelque peu différente. L'institut de recherche indien sur le coton a publié un article sur cette question. Il s'avère qu'en fait, le virus en question se propage grâce à un vecteur et que la maladie paraît bien corrélée à la présence de cet insecte (p3). Ce papier nous dit aussi que ce virus s'est déjà répandu parmi les cultures de coton, au milieu des années 90. La réponse à l'apparition de cette maladie a été le développement d'hybrides. Ces hybrides, auxquels le trait Bt a sans doute été ajouté par la suite, ont vu leur efficacité contre la maladie diminuer à cause de mutations du virus. Le fait que ces hybrides soient transgéniques ou pas n'a donc pas d'importance; d'ailleurs, le trait Bt n'a jamais été promu comme une solution aux maladies virales des plantes, mais comme un moyen de lutter contre certains insectes — des papillons — seulement. Les anti-OGMs font souvent toute une montagne de la simple possibilité que le trait Bt puisse porter atteinte à d'autres insectes. En quelque sorte, il faudrait que le trait Bt combatte toutes sortes de menaces pour les plantes qui en sont dotées, tout en restant strictement dans les limites de l'action qui lui a été confiée par ses concepteurs, la luttre contre certaines chenilles bien déterminées.

Les affres de l'agriculture moderne

Le journaliste fait aussi montre de son ignorance des pratiques agricoles: l'arrivée d'hybrides s'accompagne de la nécessité d'employer engrais, pesticides et plus d'eau pour qu'ils atteignent leur plein potentiel. C'était déjà le cas pour la Révolution Verte, qui, il est vrai, n'a guère que 60 ans d'âge. On retrouve donc là la contestation habituelle de l'agriculture industrielle par les anti-OGMs. Cette contestation comprend aussi celle de sa transformation en activité capitalistique: les hybrides nécessitent souvent des achats réguliers de semences, la culture nécessite d'engager des frais en intrants plus importants, montants qui ne peuvent être recouvrés qu'après la récolte en un court laps de temps. C'est pourtant une réalité qui n'est qu'amplifiée par le besoin d'intrants et de semences mais qui existe aussi pour l'agriculture vivrière: l'agriculteur a besoin là aussi de maintenir un stock de graines et d'intrants s'il veut obtenir les meilleurs résultats. Dans le cas du coton indien, cela sert aussi à rappeler la légende urbaine selon laquelle les OGMs provoqueraient des suicides par la suite d'une déchéance économique — alors même que les rendements et les prix du coton augmentent! Peu importe que cette légende ait été démontée depuis longtemps ailleurs qu'en France, personne ne semble s'en soucier au Monde.

L'article mentionne la supposée disparition des semences locales. Or, un tour rapide sur le site d'une compagnie indienne de semences montre qu'en fait la plupart de la production de semences est effectuée par des firmes locales, sous licence de Monsanto. On y trouve aussi l'habituel appel à un moratoire sur les OGMs, revendication habituelle des activistes anti-OGMs. On a donc furieusement l'impression de lire un tract anti-OGM. Une petite recherche montre aussi qu'un article au contenu similaire a été publié dans The Hindu, voilà un mois. Sauf que cet article mentionne qu'il s'agit de la publication d'un rapport d'une association anti-OGMs et que les paysans ont gagné avec les semences Bt, notamment grâce aux économies de pesticides. Le Monde ne se comporte donc qu'en porte-voix des anti-OGMs, comme à l'habitude. En quelque sorte, le Monde tient toujours toutes ses promesses, lui.