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12 juin 2016

Les affres du glyphosate

En ce moment se déroule un psychodrame autour du renouvèlement de l'autorisation de mise sur le marché du glyphosate, un des herbicides les plus utilisés au monde. Le débat se concentre sur la dangerosité du glyphosate et plus précisément son éventuelle tendance à provoquer des cancers. Pour évaluer ce type d'effets, les agences d'évaluation des risques sont mandatées. Dans le cas du glyphosate, c'est l'agence allemande qui a été chargée du rapport.

Les conclusions du BfR — et donc de l’EFSA — sont que le glyphosate n’est probablement pas cancérogène. Mais le CIRC a classé au début 2015 le glyphosate comme probablement cancérogène, sa catégorie 2A. Comme la Commission Européenne doit renouveler l’autorisation de mise sur le marché du glyphosate d’ici au 30 juin pour qu’il continue à être vendu, il s’en suit une bataille autour de ce produit dans l’arène publique. Cela donne des articles où certains points de vue sont clairement avantagés par rapport à d’autres.

À titre personnel, je retrouve beaucoup d’aspects liés au dévoiement du principe de précaution dont on parlé autrefois sur ce blog. Si la décision d’autorisation du glyphosate (ou son absence) ne relèvent pas nécessairement du principe de précaution, on retrouve grosso modo les 3 éléments que sont la demande du dommage zéro, la construction de scénario apocalyptiques et la disqualification des adversaires.

Le dommage zéro

La demande de Dommage Zéro se retrouve simplement dans cette histoire : il s’agit de dire que, puisque le glyphosate est un cancérogène probable, il doit être interdit. Or, il se trouve que cet argument est insuffisant. En effet, les évaluations des agences de sécurité portent aussi sur le nombre absolu de victimes potentielles !

Il se trouve aussi que les autorisations ne dépendent pas que de la dangerosité d’un produit. Pour s’en convaincre, il suffit de faire un tour dans un hypermarché :

  1. On y trouve des couteaux, qui son indéniablement dangereux. Une centaine de meurtres par an sont commis à l’aide d’armes tranchantes (source: CépiDc, catégorie X99)
  2. On y trouve des produits d’entretien, comme l’eau de Javel, des bases (débouche évier «Destop») dont les modes d’emploi préconisent d’appeler des centres anti-poison dans diverses circonstances
  3. Pour ce qui est des aliments, on y trouve des boissons alcoolisées, qui sont cancérigènes de classe 1, c’est-à-dire de façon certaine. On estime que l’alcool est à l’origine d’environ 200 maladies et qu’il provoque quelques 49000 morts par an en France.
  4. Les salaisons (par exemple, le saucisson) sont cancérigènes de classe 1, la viande rouge de classe 2A — la même que le glyphosate —, la viande grillée est connue pour contenir divers composés cancérigènes
  5. Le sel est connu pour faciliter des maladies comme l’hypertension. Une méta-étude a montré qu'il favorise les infections de la bactérie qui provoque le cancer de l’estomac. Le sel de table sera donc peut-être lui aussi classé cancérigène un jour !
  6. Si on se limite à la toxicité pour les animaux, le chocolat est toxique pour les chiens et les chats à cause de la théobromine. La caféine a des effets similaires sur nos amis à 4 pattes.
  7. Enfin on peut remarquer que des aliments anodins comme l’eau peuvent être mortels en cas d’excès. Pour l’eau on appelle cela la noyade.

Les exemples ci dessus peuvent parfois sembler incongrus ou déplacés. Cela dit, ils montrent qu’il suffit de forcer suffisamment la dose pour rendre quelque chose nocif. Même quand un aliment est absolument nécessaire à la vie comme dans le cas de l’eau ou du sel, on arrive toujours à trouver une dose nocive. Dans la réalité, on ne peut donc pas demander qu’il y ait zéro risque ou absolument zéro dommage : c’est impossible.

Pour les agences de sécurité, il s’agit donc plutôt d’établir une balance entre les risques et les bénéfices. Bien entendu, on voit alors qu’il faut prendre en compte les usages ainsi que les alternatives. Il faut donc se demander qui concerné par les risques, dans quelles conditions et essayer de déterminer ce qui va se passer en cas d’interdiction ou de libéralisation.

De l’autre côté, demander le Dommage Zéro est pratique de par son utilisation polémique. En effet, cette demande ne peut s’appliquer qu’arbitrairement, puisque tout est potentiellement nocif. Demander et arriver à obtenir que le Dommage Zéro soit la norme est un outil qui permet de cadrer avantageusement le débat sur une interdiction d’un produit qu’on a choisi en amont.

Les scénarios apocalyptiques

Bien cadrer le débat ne suffit pas ; il faut que la conviction d’une grande dangerosité s’installe pour qu’un produit soit interdit, particulièrement s’il est déjà utilisé depuis longtemps, comme le glyphosate.

Le lien avec le cancer participe de cette stratégie, la maladie a une image aujourd’hui probablement pire que les maladies infectieuses. On peut aussi donner dans les associations rapides, par exemple, en analysant des mèches de cheveux. L'association est claire: le poison est omniprésent. Sauf que rien ne montre que puisqu’on peut détecter une substance, elle soit en quantité dangereuse. Dans la même logique, on peut commander un reportage bienveillant. Ce reportage propage des idées infondées et se trompe largement, mais peu importe : rien que grâce à sa diffusion, la «cause» a avancé et des gens sont convaincus qu’on nous empoisonne !

Si on regarde posément l’ensemble des informations disponibles, la conclusion qui se dégage est que le glyphosate n’est probablement pas un danger pressant. Tout d’abord, le CIRC se prononce sur le degré de certitude de la relation entre une cause et des cancers, sans que ce soit nécessairement lié à une quantification de l’impact. Le degré de preuve nécessaire pour entrer en catégorie 2B est par ailleurs très faible comme en témoigne cet article sur la classification des ondes radio-fréquences dont est extraite l’image ci dessous. En français clair, il n’y a qu’un seul article scientifique qui pointait vers un lien, il est infirmé par les études a posteriori et on ne connaît aucun mécanisme biologique qui permettrait d’expliquer l’apparition de cancers, mais on a quand même classé en « cancérigène possible » malgré tout. RF_EMF_decision.jpg

Même quand le lien est clairement établi, ça ne veut pas dire qu’on doit arrêter la commercialisation toutes affaires cessantes : le lien peut n’être établi qu’à partir d’une certaine dose, l’effet être faible et il peut aussi y avoir des effets bénéfiques plus généraux. C’est ce qu’on constate avec les salaisons dont on a déjà parlé plus haut : on continue d’en vendre en France et pour cause ! On estime que manger 50g de salaisons tous les jours augmente le risque de cancer du côlon de 18 % (OMS, point 13). Il faut dire que la publication du CIRC avait été accompagnée d’explications sur les sites internet (au moins anglo-saxons) et que, par ailleurs, manger des salaisons peut très bien s’intègrer dans une alimentation équilibrée et a donc des bénéfices.

Pour ce qui est du glyphosate, il faut d’abord se rappeler que les éventuelles conséquences pour le grand public n’ont jamais fait doute. L’OMS et la FAO l’ont rappelé : il n’y a aucun danger par voie alimentaire aux doses qu’on trouve sur les aliments. D’ailleurs, ce n’est pas une surprise: déjà au début des années 90, un papier signalait que 99.99 % des résidus de pesticides que nous ingérons sont fabriqués par les plantes elles-mêmes et que la moitié de ces substances avaient déjà montré un effet cancérogène chez les rongeurs, pour d’autres on avait montré qu’ils étaient mutagènes ou endommageaient l’ADN. Le problème du glyphosate n’a jamais concerné que les utilisateurs professionnels (c’est à dire essentiellement les agriculteurs).

Et pour utilisateurs professionnels, on constate que :

  1. il y a désaccord entre le CIRC et les agences de sûreté ce qui amène à penser que le caractère probant des éléments à charge n’est pas évident en partie à cause du point suivant
  2. les conséquences de santé publique, en termes absolus, seraient de toute façon faibles ; ce à quoi on pouvait s’attendre s’il faut 40 ans pour s’apercevoir que l’herbicide le plus utilisé au monde a un caractère dangereux pour les utilisateurs

La disqualification des contradicteurs

Comme le scénario apocalyptique rencontre des contradicteurs, on peut envisager de les disqualifier. C’est clairement transparent dans l’article de S. Foucart exposant la controverse : il est clairement fait allusion à de possibles conflits d’intérêts, façon contemporaine et permettant d’éviter les prétoires de dire que certaines personnes sont corrompues. De la même façon, le reportage de Cash Investigation montre l’industrie en plein lobbying, alors que les opposants aux pesticides se présentent comme ignorés du pouvoir. De fait, il s’agit de propager l’idée que ceux qui défendent les pesticides le font pour protéger leur bifteck, pour des raisons inavouables, ou parce que ce sont des idiots utiles.

De façon plus générale, on se doit de constater que le manque de relais dans la presse de l’EFSA contraint ses dirigeants à réagir, parfois dans des forums clairement hostiles, plutôt qu’à exposer ses conclusions directement. De fait, on voit beaucoup l’EFSA se faire taper dessus, nettement moins l’EFSA tenter d’expliquer dans la presse pourquoi et comment elle est arrivée à ses propres conclusions.

Dans le débat public, il me paraît clair que sur cette question du moins, l’organisme qui devait apporter l’avis scientifique et technique le plus complet a été totalement marginalisé, par manque de compétence médiatique et aussi suite au travail de sape sur plusieurs années des opposants.

Quelques conclusions

Comme les agences de sécurité et leurs employés ne sont pas du tout préparés à se défendre sur un terrain politique et qu’il n’y a en fait pas de force politique véritablement organisée pour soutenir leurs conclusions, le «débat» est à sens unique et un point de vue est avantagé dans les médias, sans forcément qu’il soit le plus proche de la vérité.

u fond, tout ceci n’est guère étonnant : comme avec les OGMs, on se trouve ici face à un conflit entre un avis scientifique et un but politique avoué — la fin des pesticides (enfin, pas tous : la bouillie bordelaise n’est jamais visée par ces associations). Plus généralement, il s’agit en fait de s’opposer à l’agriculture industrielle, un des fondements de l’idéologie écologiste, alors que l’agriculture industrielle est ce qui permet de nourrir des milliards d’hommes. La tactique est bien rôdée : celle d’arriver à imposer petit à petit des revendications incroyables par un grignotage progressif. Avec l’interdiction du glyphosate, ils se rapprocheraient d’un de leurs buts affirmés : que l’agriculture soit entièrement « bio », quelque puissent en être les conséquences.

30 novembre 2014

Du dieselisme passif

Mardi 25 novembre, les particules fines et le diesel ont refait surface dans les médias, toujours pour dénoncer l'ampleur scandaleuse de la pollution. Cela faisait suite à une présentation à la presse des résultats de mesures effectuées à l'aide d'un instrument embarqué à bord du ballon Generali qui flotte au-dessus du parc André Citroën, dans le 15ᵉ arrondissement de Paris. Cette fois-ci, la comparaison choc est que la pollution aux particules de moins de 1µm de diamètre équivalait aux dommages causés par le tabagisme passif.

Si on se rend sur le site de l'Institut National du Cancer, on constate que 1100 décès sont attribués chaque année au tabagisme passif sur l'ensemble de la France. Pourtant, il n'y a pas si longtemps, on nous annonçait que la pollution aux particules était responsable de 42000 morts par an en France, ce qui avait suscité mon premier billet sur le sujet. Les articles et la présentation affirment que les particules d'un diamètre de moins de 1µm sont les plus nocives. En conséquence, on ne peut que s'émerveiller des progrès rapides de la lutte contre la pollution aux particules, puisqu'en seulement 2 ans et demi, le nombre de décès a été divisé par un facteur 40. Malheureusement, il semble que personne n'ait remarqué ces progrès dans la presse, puisque les articles sont toujours aussi négatifs et appellent toujours à pourchasser le diesel. Cette estimation est même inférieure à celle à laquelle je m'étais risqué dans mes billets précédents.

De plus, le seul jour du 13 décembre 2013 semble concentrer le feu des critiques, alors que les mesures ont été effectuées entre septembre 2013 et août 2014 et qu'un autre épisode de pollution aux particules a eu lieu en mars 2014. Ce n'est guère étonnant: il s'est avéré par la suite que plus de la moitié des particules n'étaient pas dues à la combustion, mais aux activités agricoles, puisque 51% étaient composées de nitrate d'ammonium et seulement 11% dérivaient de l'usage de combustibles fossiles. En conséquence de quoi, il y a dû y avoir relativement peu de particules de moins de 1µm, car la combustion de matières — dérivés du pétrole, bois — provoque essentiellement l'émission de ces particules. Si d'autres causes sont responsables d'un pic de pollution, la proportion de particules de moins de 1µm est moindre. En mars dernier, le diesel était le premier accusé; qu'il soit apparu après coup que le diesel n'ait joué qu'un rôle marginal dans le pic de pollution n'a pas suscité de retour dans la presse.

Avec les diagrammes publiés sur le blog {sciences²} de Libération, on s'aperçoit que les concentrations varient d'un facteur 30 sur l'année de mesures. En moyenne sur l'année, les concentrations sont plus proches du minimum que du maximum constaté lors d'un pic de pollution: les pics de pollution sont de courte durée et ils comptent relativement peu dans la moyenne. Si on regarde le cas des particules de moins de 10µm, on s'aperçoit que la moyenne est de l'ordre de 2 fois le minimum (cf graphe ci-dessous) PM10_201309_201408.jpg Si on applique la même règle aux particules de moins de 1µm, au lieu d'un studio où on a brûlé 8 clopes, on trouve qu'en moyenne sur l'année, il y a autant de particules que si on avait brûlé 0.5 cigarette. Comme bien sûr on ne peut jamais atteindre le zéro équivalent-clope, il faut bien constater qu'on ne peut pas vraiment dire que la pollution à Paris est équivalente au tabagisme passif.

On peut aussi constater qu'une fois de plus, ce qui a été relayé dans la presse portait sur l'aspect négatif: rapporter la concentration de particules de moins de 1µm en termes de nombre est assez révélateur. En effet, les organismes de mesure de la pollution parlent plutôt en termes de masse globale des particules. Bien évidemment, une grosse particule va peser bien plus lourd qu'une petite: si la masse est proportionnelle au volume, une particule de 2.5µm pèse 15 fois plus qu'une particule de 1µm. On voit que le nombre de petites particules peut rapidement devenir proprement astronomique. Est-ce cela signifie qu'elles sont dangereuses à proportion de leur nombre? Pas forcément! Dans ce cadre, l'affirmation qu'aucun seuil réglementaire d’émissions n’a été encore fixé pour les nanoparticules relève du mensonge pur et simple: comme les normes anti-pollution s'attaquent à la masse de toutes les particules émises lors du test, quelque qu'en soient leurs tailles, les particules de moins de 1µm sont bien évidemment incluses. De plus, la norme Euro 6 impose une limite en nombre, dans le but de s'attaquer directement aux émissions de particules de moins de 0.1µm!

Comme d'habitude, cet évènement a été rapidement récupéré par les opposants au diesel. Il n'est besoin que d'observer que le fioul domestique, qui n'est rien d'autre du diesel auquel on a ajouté un colorant rouge, ne fait l'objet d'aucune mention. Or, l'usage du fioul pour se chauffer en hiver est bien mieux corrélé aux pics de pollution que la consommation de gazole! Inutile donc de rappeler aussi que la combustion du bois est le premier émetteur de particules de moins de 1µm, qu'en moyenne les 2/3 des particules en Île de France viennent d'ailleurs, que les normes anti-pollution mettent les voitures neuves essence et diesel au même niveau ou presque. Le mal est forcément le trafic parisien fortement diésélisé et il faut bannir les voitures diesel. Même si je considère que le diesel bénéficie d'un avantage fiscal infondé et que je suis favorable à l'alignement de la fiscalité du diesel sur celle du super 95, je remarque que la campagne de diabolisation du diesel est mensongère et s'attaque surtout à des problèmes qui se posaient il y a 20 ans.

30 octobre 2013

La taxe des petits malins

Le gouvernement a aujourd'hui décidé de reporter sine die l'application de l'écotaxe, officiellement taxe poids lourds, suite aux manifestations qui se sont déroulées en Bretagne.

À première vue, l'écotaxe ressemble à une taxe d'usage: plus on roule, plus on paie, le produit net de la taxe est affecté à l'organisme étatique chargé des projets d'infrastructures. Cependant, contrairement à une véritable taxe d'usage, les voitures particulières sont exonérées, ainsi que d'autres poids lourds parmi lesquels les véhicules de secours et … les citernes de lait. Des abattements sont prévus pour certains endroits, dont la caractéristique principale est d'être peu pourvus en autoroutes. À part les grandes routes, le reste est exonéré, un des buts avoués de la taxe est de favoriser les canaux et le train. On remarque aussi que plus le poids lourd respecte une norme anti-pollution récente et moins le poids lourd consomme de pétrole, moins il paie. C'est aspect est naturel puisque cette taxe a été décidée après le fameux Grenelle de l'Environnement. Il semble donc qu'il s'agit en fait de taxer la consommation de carburant, on y reviendra.

Un article des Échos sur la genèse de cet impôt particulier, on constate aussi que d'autres raisons ont présidé à cette remarquable invention. L'appât du gain que l'exemple allemand a provoqué: peu importe que le réseau allemand ne connaisse pas le péage. Les reports de trafic vers l'Alsace créent aussi un allié, les élus alsaciens, qui ne veulent pas de ce nouveau trafic. Enfin, la privatisation des autoroutes a privé l'organisme qui s'occupe des infrastructures de la plupart de son financement.

La complexité de la taxe ne cesse d'étonner. Elle nécessite la pose de portiques le long des grandes routes partout en France et l'enregistrement de l'ensemble des camions circulants. Une telle infrastructure demande un entretien important, ce qui fait que la collecte coûte 250M€, soit un quart des recettes totales. Penser qu'une gestion publique aurait fait mieux n'est pas fondé: les radars automatiques coûtent plus de 200M€.

Alors, pourquoi ne pas avoir simplement rogné la ristourne fiscale sur le diesel dont bénéficient les poids lourds? Le risque aurait alors été le blocage de grandes villes ou plus simplement des raffineries. Pour amadouer les éventuels protestataires, les transporteurs routiers ont été autorisés à extérioriser le coût de cette taxe auprès de leurs clients dont la grande distribution, en sus des autres exonérations accordées: aux laitiers, aux Bretons, etc. Le report dans un futur indéterminé en 2008 a aussi permis de reporter à plus tard la protestation et de se lier les mains en préparation de cette contestation très prévisible lorsque le moment de payer allait s'approcher. Enfin, créer une taxe particulière permettait de l'affecter et s'empêcher de déshabiller les investissements dans les infrastructures pour boucler le budget.

Évidemment, l'heure de passer à la caisse a fini par se préciser et il s'avère que la taxe aurait dû s'appliquer à partir de l'année prochaine. Et tout s'est passé de façon défavorable. Les donneurs d'ordres ont négocié comme avant auprès des transporteurs, et la taxe allait se répercuter suivant la théorie de l'incidence fiscale. Il s'avère que dans l'agro-alimentaire, c'est à court terme les agriculteurs qui paient. Comme une bonne part du transport s'effectue en fait dans les derniers kilomètres et que les abords des grandes villes sont dépourvus d'autoroutes à péages, ceux qui pensaient être à l'abri car en «cycle court» se sont aperçus qu'en fait, ils allaient payer.

On a là un concentré de l'impéritie de l'état français. Une taxe pour décourager l'usage d'un produit qui se raréfie — même le PDG de Total dit que les quantités extraites chaque année vont baisser la prochaine décennie — et qui est responsable d'une bonne part du réchauffement climatique — un tiers des émissions dues à la combustion d'hydrocarbures au niveau mondial — est légitime, mais personne ne sait comment la faire accepter. Germe alors l'idée de la faire par une voie détournée, en persuadant ceux qui pourraient bloquer la mesure qu'ils ne paieront pas, en se liant les mains et en reportant l'application à une époque où il est probable que le pouvoir aura changé de mains. Bien sûr, pour que l'illusion fonctionne, la complexité de la taxe est très élevée et demande des investissements pour mettre en place un système de recouvrement. L'illusion se dissipe et le nouveau gouvernement ne sait toujours pas comment faire accepter cette augmentation de taxes. Ce manque d'argent oblige alors à mettre en veilleuse certains projets d'infrastructures, faute de financement. On sait aussi que ces deux aspects, moins de consommation de pétrole et disposer de rentrées fiscales pour financer les infrastructures, font consensus entre les différents partis. Au fond, les politiques ne savent plus comment faire accepter des actions qu'ils jugent légitimes, que ce soit pour financer l'action de l'état ou pour éviter des évènements néfastes.

21 octobre 2013

Les Visiteurs

Lundi dernier, d'anciennes gloires de la politique française ont publié une tribune dans le journal Libération, intitulée La France a besoin de scientifiques techniciens. Ils y dénoncent les militants qui ont empêché la tenue du débat public officiel sur le stockage géologique des déchets nucléaires et, partant, l'impossibilité de mener un débat serein sur les questions polémiques du moment où la technique joue un grand rôle: nucléaire, OGMs, ondes électromagnétiques, etc. Ils déplorent la faiblesse des vocations pour les domaines techniques et scientifiques. Ils y énoncent la nécessité du progrès technologique et leur volonté de laisser aux spécialistes des domaines techniques la liberté d'exprimer les conclusions que donnent la science.

Cette tribune m'a immédiatement fait penser au film Les Visiteurs: on a là des gens d'un certain âge qui semblent se réveiller bien tard une fois que des évènements ne font que révéler une tendance de long terme. La publication de la tribune dans la presse papier tout d'abord: cela rend la diffusion restreinte au seul lectorat déclinant de la presse papier le jour de la publication. À ce jour, seul Jean-Pierre Chevènement s'est fait l'écho de la tribune sur son propre site, une fois l'embargo du journal a expiré. À ma connaissance, ni Michel Rocard, ni Robert Badinter n'entretiennent de site web ou de page facebook. Contrairement à eux, Nicolas Sarkozy n'exprime plus ses opinions que par sa page facebook, sa notoriété lui garantissant une exposition immédiate et la reprise par les médias.

Sur le fond, la contestation ou le mépris de ce que disent les scientifiques n'a rien de vraiment nouveau, il y a probablement toujours eu une proportion de gens prêt à le dire haut et fort. Ce qui a changé, c'est que ce type de comportements est devenu acceptable et ces propos sont désormais relayés dans les médias généralistes. Ainsi, on a signalé sur ce blog que les tenants de la nocivité des ondes électro-magnétiques trouvaient à s'exprimer au premier degré dans ''Le Monde''. Avec la publication du rapport de l'ANSES, un journal comme Les Échos fait du teasing sur ce sujet avant de dire le lendemain que les dangers sont quasi-nuls. Sur les OGMs, on constate que si les opposants trouvent antenne ouverte, le consensus scientifique a peine à trouver son chemin jusqu’à la diffusion. Ainsi en est-il d'un document approuvé par l'ensemble des Académies des Sciences européennes disant que les risques des OGMs n'étaient pas plus grands que les techniques de sélection classiques et que les OGMs avaient eu des conséquences favorables pour leurs utilisateurs. Par ailleurs, les destructions d'essais ou de cultures n'ont pas vraiment été décrites comme du vandalisme.

Quant aux politiques, on ne peut pas dire qu'ils se précipitent pour faire contrepoint. Ils favorisent ouvertement ces études destinées à chercher des risques éventuels par rapport à des nouveautés. On a d'ailleurs l'impression que ces recherches de risques sont avant tout là pour permettre d'interdire des produits impopulaires. Le cas le plus patent est encore celui des OGMs où suite à l'arrêt récent du Conseil d'État peu ont élevé la voix pour dénoncer un abus de pouvoir ou pour relayer les conclusions du document des Académies des Sciences. Quand cela est politiquement expédient, ils semblent accueillir avec bienveillance l'hypothèse que les ondes électro-magnétiques puissent être nuisibles. Mais pour en arriver à ce qu'un député européen menace de poursuites judiciaires des experts s'ils font des déclarations qui ne vont pas dans le sens souhaité ou, ce qui a suscité la réaction des signataires, à ce qu'on interrompe le débat officiel sur le stockage géologique des déchets nucléaires, c'est qu'il s'est passé une longue période de démonétisation de ce que disent les scientifiques et les experts.

Au fond, les signataires sont nés et ont débuté leur carrière politique à une époque où le progrès technique était encore paré de la vertu d'améliorer la condition humaine, mais pendant qu'ils exerçaient le pouvoir, cette vision des choses s'est dégradée. C'est ainsi que sous le quinquennat de Jacques Chirac, le principe de précaution a été constitutionnalisé, révélant l'attitude des élus vis-à-vis des nouvelles techniques; Bernard Kouchner, alors ministre du gouvernement Jospin, a préféré interrompre le programme de vaccination contre l'hépatite B bien que les avis d'experts étaient que le bilan de cette vaccination était très positif; Alain Juppé lui-même a été à l'origine de la première interdiction d'OGM en France — déjà sur un maïs Bt —, et les signataires ne se sont pas précipités pour défendre le Pr Pellerin quand il a dit que le nuage de Tchernobyl n'aurait aucun effet sur la santé en France. Il me semble donc que les signataires portent une part de responsabilité dans cette dégradation de l'image de la science et de la technique en France.

Toutes ces décisions ont été prises parce que c'était politiquement favorable; ils ne sont pas exprimés fortement parce que ça n'en valait pas la peine à ce moment-là. Mais petit à petit, le discours des scientifiques a été remplacé par le discours d'autres personnes qui se sont érigées en concurrents. Ceux-ci ont en commun de défendre une cause, qui se moque bien d'être basée sur des faits. Qu'il faille bien s'occuper des déchets nucléaires à forte activité, même si le recours à l'énergie nucléaire s'arrête, ne peut arrêter les opposants au nucléaire civil: il s'agit avant tout d'entraver une activité honnie. Il en va de même pour les OGMs, symboles de l'agriculture industrielle; des ondes électromagnétiques et des antennes relais, qui ont pour énorme défaut d'être visibles depuis son jardin. Comme ces concurrents savent se faire entendre et sont nettement plus bruyants que les scientifiques, les politiques ont répondu à leurs demandes via divers artifices. Quoi de mieux que rechercher les risques posés par une technique et ignorer ses bénéfices pour pouvoir l'interdire? Quoi de mieux qu'un moratoire en attendant que la contestation se tasse?

Cette tribune me fait donc penser à la réaction de gens revenant voir une maison qu'ils avaient beaucoup aimé, mais qu'il n'avaient pas beaucoup entretenu, faute de temps, faute d'envie et parce que ça tiendrait bien encore un peu. C'est humain, mais si tous les occupants font de même, l'édifice se dégrade et finit par menacer ruine.

23 avril 2013

L'obsolescence programmée et la saucisse médiatique

Pour ceux qui l'auraient manquée, il y a en ce moment une offensive médiatique des tenants de l'obsolescence programmée. Une association de consommateurs a publié une brochure prétendant dénoncer cette nouvelle plaie d'Égypte. L'information est relayée sur le blog d'une journaliste consommation du Monde où on apprend que la brochure est largement basé sur un mémoire réalisé dans le cadre d'un Master. L'auteur de ce mémoire était invitée ce matin sur Europe1. Par le plus grand des hasards, c'est aujourd'hui que l'inénarrable Jean-Vincent Placé, auteur d'une proposition de loi sur ce sujet, a posé une question orale accompagnée d'un débat.

Qu'importe apparemment qu'il ait déjà été brillamment démontré que l'obsolescence programmée était un mythe complet, basé au fond sur une théorie du complot, sa propagation est apparemment inarrêtable, les médias en considérant les tenants comme suffisamment crédible pour mériter une large audience. On peut tout de même remarquer une nouveauté: les tenants du concept ne prennent même pas le temps de nous démontrer que les exemples qu'ils prennent relèvent de ce qu'ils dénoncent. Aucune trace d'un tel lien dans la brochure, aucun des exemples ne fait l'objet d'une démonstration pour essayer de démontrer qu'il s'agit d'un acte de conception qui ne fait que réduire la durée de vie du produit. On répertorie juste des pièces d'usure ou pouvant casser et on nous assène quelles ont été placées là de façon à réduire la durée de vie du produit. Même chose dans le mémoire: l'argumentation du billet d'Alexandre Delaigue est rappelée … mais l'auteur s'arrête là. Elle ne tente même pas de réfuter la thèse adverse.

C'est encore plus éclatant lors de l'interview à la radio: elle affirme notamment qu'il est pratiquement impossible de prouver qu'un produit a été conçu pour ne plus fonctionner avant la fin de sa durée de vie «normale». Autrement dit, pour elle, il est impossible de prouver une quelconque application de concept en réalité. C'est fort pratique et c'est une tactique qui relève clairement de la théorie du complot: on ne peut rien prouver puisque c'est un complot très bien organisé. Bien sûr aucun mot sur les nombreuses personnes qu'il faut embaucher pour développer un produit qui se taisent toutes ou n'arrivent jamais à publier une spécification interne où une telle intention est mentionnée. Plus loin, elle prend l'exemple des batteries d'un célèbre smartphone et elle affirme qu'au bout de 400 cycles de charge, elles ne fonctionnent plus. Or le site du fabricant mentionne tout autre chose: au bout de 400 cycles, la capacité de la batterie est réduite de 20%. Elle affirme aussi que le besoin de recharger plus souvent un smartphone qu'un un simple combiné portable, combiné à la limite du nombre de cycles de charge est un exemple de l'obsolescence programmée. Aucun mot sur le fait que la taille de l'écran a augmenté, que la puissance de calcul des smartphones est bien supérieure à celle des simples téléphones. Il est d'ailleurs remarquable que les simples téléphones coûtent nettement moins cher que le célèbre smartphone dénoncé … mais semblent moins populaires. À part cela, on entend Bruce Toussaint introduire l'interview avec tous les poncifs du genre: les appareils modernes qui ne tiendraient que 4 ans alors que ceux de nos ancêtres duraient 10 ans, etc. Aucune mention, bien sûr, de l'augmentation continue de l'âge moyen de certains produits, comme les automobiles. On voit donc la fabrique des nouvelles à l'œuvre: une association fait du lobbying, qui a miraculeusement lieu concomitamment à une offensive politique, elle est reprise par divers média. Si le locuteur est considéré comme crédible ou sympathique, il ne risque guère la contradiction. On imagine bien par contre qu'un quelconque industriel venant se défendre se verrait assaillir de questions et sommé de se justifier. Bref, on nous raconte une histoire avec des bons et des méchants.

Tout ceci ne serait pas très grave si, en agissant de la sorte, les médias ne favorisaient pas de fait une tendance politique qui va dans le sens exactement contraire au but officiellement poursuivi, la satisfaction des consommateurs. En effet, les consommateurs cherchent des produits qui ont un bon rapport qualité/prix et non un produit indestructible. D'ailleurs, les tenants de l'obsolescence programmée ne cessent de prôner un certain nombre de remèdes à implémenter. Il faut que les produits durent longtemps, soient longtemps disponibles dans le commerce, qu'il y ait peu de nouveautés pour éviter l'«obsolescence esthétique» et que les produits soient facilement réparables — par exemple, en remplaçant un simple condensateur pour rallumer sa TV. Le revers accepté est que peu d'innovations technologiques sont introduites. Force est de constater que de tels produits ont déjà existé; l'archétype en est sans doute la Trabant.

15 février 2013

Cheval de retour

Ayant abordé l'envoi d'une proposition de loi au congélateur, il était certain que le sujet suivant en sortisse sortît, celui des fameuses lasagnes au cheval. Il faut bien dire que ces plats surgelés, pas spécialement destinés à une clientèle de gourmets, mais plutôt à tous ceux qui cherchent un plat roboratif à bon marché et compatible avec cette invention remarquable qu'est le four micro-onde, sont très tentants pour ceux qui voudraient se livrer à une fraude en remplaçant un aliment garanti, le bœuf, par un autre, en l'occurrence le cheval. Personne, en effet, ne pourra jamais détecter la fraude en goûtant le plat, élaboré spécialement pour qu'on n'y puisse reconnaître le goût des ingrédients.

Comme d'habitude, la révélation de la fraude a permis de se livrer à ce grand sport social qu'est la désignation de coupables, dont la plupart sont innocentés au fur et à mesure que l'enquête se déroule. Le premier coupable trouvé fut bien sûr le trader, héritier lointain de l'accapareur. Toute production industrielle a besoin d'approvisionnements et, pour ce genre de production, on se figure bien que le prix est prépondérant dans le choix du fournisseur. C'est pourquoi la présence d'un intermédiaire chargé de trouver la matière première au meilleur prix est quasiment obligatoire. Cependant, l'histoire récente n'a point amélioré l'image de cette profession, les officiants ne sont guère dépassés dans l'opprobre publique que par les sociétés qui les emploient. Il faut dire aussi que les sociétés impliquées dans ce drame moderne sont établies dans des paradis fiscaux, c'est-à-dire ailleurs qu'en France, et qu'une d'entre elles a eu l'idée de se nommer Draap, le nom de la pauvre bête écrit à l'envers dans l'idiome local. Les louables efforts de la profession pour améliorer son image, en établissant un subtil distinguo entre négociant et commissionnaire, dont à la lecture de l'article on comprend que l'un est l'aboutissement de l'autre, échouent à cause d'un manque criant de sophistication, le personnel usant d'un langage aussi fleuri que rustique. Les traders sont pour l'instant sauvés par l'avancée de l'enquête qui accuse formellement le grossiste français.

Un autre coupable, plus indirect mais non moins vicieux, a été dénoncé par le pourfendeur national de la malbouffe, José Bové. Une loi aurait été votée en Roumanie interdisant la circulation des véhicules hippomobiles, mettant les chevaux roumains dans la charrette pour l'abattoir et provoquant un afflux de viande de cheval à écouler. Devant l'idiotie et la tyrannie d'une telle loi, il n'a pas fallu longtemps avant que le suspect habituel en la matière ne soit accusé à son tour. Ainsi donc, le Moloch bruxellois, fidèle à sa réputation, aurait envoyé pour le plaisir des chevaux à l'abattoir pour faire de la place aux voitures. Bien entendu, point de loi européenne ni même roumaine, la responsabilité du déclin des chevaux de trait en Roumanie ― très relatif à l'heure actuelle ― s'explique sans doute plus par une élévation du niveau de vie ou une baisse relative du prix des automobiles. On peut aussi s'étonner d'une loi dont José Bové clame qu'elle est appliquée depuis 2009 ou 2010 mais dont on trouve trace dès 2008 dans la presse anglaise: 5 ans de conservation au congélateur, c'est tout de même long. Par contre, il est évident que le nombre de chevaux de trait en Roumanie en fait un grand producteur de viande de cheval, ceux-ci finissant leur vie à l'abattoir lorsqu'ils ne sont plus capables de remplir leur office. Cependant, la situation en Roumanie n'explique pas tout: ce qui a déclenché l'affaire c'est sans doute la crise. Le Financial Times nous informe ainsi qu'il y a eu, en 2012, 10 fois plus de chevaux envoyés à l'abattoir en Irlande qu'en 2008: un cheval, de course cette fois, est en effet un bien de prestige qui coûte en entretien. L'appauvrissement réel provoqué par la crise dans les pays les plus touchés, dont l'Irlande, force les propriétaires à se séparer de ces biens et les fournisseurs de ces biens à fermer. Le détonateur de la crise nous est aussi révélé: devant l'afflux de chevaux à l'abattoir et, sans doute, le manque de débouchés officiellement visibles, les autorités sanitaires irlandaises se sont mises à effectuer des tests ADN. Ce qui a débouché sur la découverte que des steaks hachés contenaient presque 30% de viande de cheval. En fait, il semble que ce soit cet afflux de viande de cheval en Europe de l'Ouest qui ait fait chuter les cours et s'accumuler des stocks, créant la tentation de frauder. L'accusation envers les autorités roumaines voire européennes apparaît alors pour ce qu'elle est, la désignation d'un coupable étranger, contre lequel il s'agit de prendre des mesures d'autant plus vigoureuses qu'il s'était cru à l'abri du fait de la distance, et fort utile puisqu'il sauvegarde notre amour-propre.

On sent aussi chez José Bové une réprobation envers les procédés industriels qui ont permis d'inclure de la viande de cheval dans les lasagnes en toute discrétion. C'est ainsi qu'on a appris l'existence du minerai de viande, matière première de nombreux plats surgelés à base de viande hachée. Cette répugnance peut surprendre dans un pays où les jus de raisins pourris puis fermentés, les fromages moisis ou les estomacs de vache sont portés au pinacle comme des mets destinés à de fins gourmets et une tradition à conserver, mais cette répugnance est largement déterminée par des facteurs culturels. Il est plus étonnant que ce soit au sein de la famille politique de l'opposition au gaspillage alimentaire au nom de la faim dans le monde et du réchauffement climatique qu'on sente le plus d'opposition à la malbouffe. Or, comme le montre la description du minerai de viande, c'était quelque chose qui était brûlé de façon improductive, il y a 40 ans. De plus, une recette certifiée 100% italienne montre bien quelle était l'origine des lasagnes: un plat de restes permettant de recycler la viande laissée de côté et provenant de différents animaux. Les industriels ont donc valorisé des déchets comme le demandait si bien Éva Joly: Une politique écologiste des déchets vise évidemment une réduction du volume global de déchets par une action renforcée en amont, dès la conception des produits. Il faut aussi remarquer que l'usage de la viande de bœuf est très mauvais pour le climat: si on en croit les documents du bilan carbone, la viande bovine provoque en moyenne l'émission de 27kg d'équivalent CO₂ par kg de viande commercialisée (p37 du doc sur l'agriculture). C'est dû pour une bonne part aux émissions de méthane: la digestion des ruminants provoque l'émission de 30Mt d'équivalent CO₂ chaque année en France, soit 6% de nos émissions! On conçoit donc bien qu'il est intéressant de ce point de vue de consommer le maximum du bœuf pour préserver la planète, y compris les chutes de viande. De plus, en fraudant en remplaçant du bœuf par du cheval, le grossiste français a provoqué une moindre émission de gaz à effet de serre: toujours selon les documents du bilan carbone (p31), un cheval de trait émet deux fois moins de gaz à effet de serre qu'un bœuf! On voit donc bien que les procédés industriels et la filouterie du grossiste ont des conséquences écologiques positives, même si elles n'ont pas lieu en suivant les préceptes prônés.

Cette histoire de lasagnes au cheval permet une fois de plus de s'apercevoir que les suspects les plus rapidement désignés — d'ailleurs ce sont souvent les même à chaque fois — ne sont pas les plus coupables. On constate aussi que le métier de politique est fort compliqué, non point tant à cause des conséquences inattendues des décisions prises, mais surtout à cause de ces satanés sujets, qui s'obstinent à ne pas vouloir des solutions toutes prêtes qui leur sont offertes et s'acharnent à répondre aux problèmes posés à leur façon, ainsi que des inévitables lubies idéologiques qui empêchent d'accepter la déviance des sujets. On avait déjà bien vu cela, il y a un an et demi, lors d'une sombre histoire de concombres andalous et de pousses de soja, où devant l'impeccabilité des industriels et l'origine impensable du scandale, on n'avait pas tiré les conclusions qui s'imposaient. On le voit bien de nouveau ici: voilà un grossiste qui rend leur sens originel à des plats et des traditions ancestraux, participe du mieux qu'il est possible à une filière efficace de recyclage, permet d'éviter des émissions de gaz à effet de serre! Quel politique peut s'opposer à cela? Et pourtant!